L’écrivaine Merel Bem s’entretient avec Sigefride Bruna Hautman
L’écrivaine Merel Bem s’entretient avec Sigefride Bruna Hautman

© Marie Dreezen voor M Leuven
À partir du 14 février, M présente la première rétrospective de l’œuvre Sigefride Bruna Hautman, une artiste anversoise dont la pratique entamée dans les années 80 est aussi riche qu’idiosyncrasique. L’artiste fait don au musée de l’une des sculptures exposées, une pièce au parcours mouvementé. Compte rendu d’une visite d’atelier.

© Marie Dreezen voor M Leuven
À la fin de la visite, des retrouvailles particulières ont lieu : en bas, dans l’atelier de Sigefride Bruna Hautman (69 ans), une ancienne remise située au fond du jardin d’une grande maison de maître anversoise du XIXe siècle, se dressent deux chevalets en bois sur lesquels reposent deux formes enveloppées dans des sacs-poubelle. Il s’agit des têtes en argile de la sculpture Dignité Institutionnalisée, une œuvre composée d’une grande tête d’aigle dans un cadre et de deux silhouettes humaines assises sur des chaises rouges, le regard fixé sur les deux trous noirs dans le plateau de la petite table qui les sépare, comme si elles contemplaient l’éternité.
Bruna Hautman (elle ne se sert quasi jamais de son premier prénom) a réalisé l’œuvre en 1982, dans l’étable de la maison de ses parents. Peu après, elle a rencontré l’artiste et architecte belge René Heyvaert. Ils ont fait un échange : elle lui a donné cette sculpture, il lui a donné une œuvre à lui. Après la mort de Heyvaert, l’œuvre de Hautman est partie en France, chez le frère de Heyvaert et sa compagne. Jusqu’à il y a peu, Hautman pensait qu’elle était toujours là-bas, rangée dans une grange. Ce qu’elle ignorait, c’est qu’un incendie avait détruit la partie avec les deux figures fixant la table. Elle ne l’a appris qu’en préparant sa rétrospective à M.
« Ça m’a simplement choquée », dit l’artiste. Elle porte un bonnet bleu et un bleu de travail aux poches profondes pour les objets dont elle ne veut pas nécessairement s’encombrer, mais dont elle a sans cesse besoin : lunettes, téléphone, mouchoirs. « On part du principe qu’une telle chose est toujours là », dit-elle.
Avec une précaution extrême, elle retire la cellophane transparente de la première tête en argile. Il lui a donc fallu refaire sa sculpture, 42 ans plus tard. Elle avait déjà confié la première partie, celle avec la tête d’aigle, à un studio externe, qui l’a moulée en silicone avant de la couler en époxy. Il en ira de même pour les deux personnages assis, mais pas avant que Hautman ne soit pleinement satisfaite des exemplaires en argile.

© Marie Dreezen voor M Leuven
Elle asperge la première tête d’eau à l’aide d’un pulvérisateur pour plantes, puis libère la seconde du sac-poubelle qui la recouvre. « Voilà », dit-elle. « Maintenant, je vais les confronter. » Elle tourne la tête l’un vers l’autre. C’est un moment important, trouve-t-elle. Bientôt, les deux personnages auront de nouveaux vêtements – non plus en cuir de vache, cousus par sa mère avec soin et minutie (« une bonne ouvrière »), jusqu’à l’obtention de deux costumes parfaits… Eh oui, cet incendie, hélas ! Quoi qu’il en soit, Dignité Institutionnalisée sera à nouveau exposée, dans un musée qui plus est, à l’occasion de la première rétrospective de l’œuvre de Hautman, avec des pièces des années 1980 à ce jour. Elle transportera elle-même les deux têtes jusqu’à l’atelier, afin de ne pas les abîmer. Son mari et sa « caisse de résonance », l’artiste Narcisse Tordoir, dont elle partage la vie depuis plus de 50 ans, peindra le cadre autour de l’aigle. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle sera rassurée, que la légère nervosité du moment s’apaisera.

© Marie Dreezen voor M Leuven
À l’étage supérieur de son atelier, dont les murs sont couverts de bibliothèques remplies, elle me montre la maquette des salles du musée dans lesquelles on voit de minuscules versions des œuvres qui seront exposées à M. Je suis frappée par la grande variété de techniques que Hautman utilise depuis le tout début ; il y a des sculptures dans des matériaux les plus divers, des œuvres vidéo et des dessins (au pastel).
« Je trouve la technique importante », dit-elle. Dans les années 1970, elle a suivi une formation pratique dans un lycée d’orientation artistique qui prépare les élèves à l’Académie des Beaux-Arts d’Anvers, où elle enseignera elle-même plus tard. À l’Académie, elle a suivi le cours de sculpture. « Mais ce n’est pas parce que j’ai choisi la sculpture, que je ne fais plus que des sculptures en bronze depuis lors. Cela dépend de l’œuvre que je veux faire ; l’œuvre elle-même et ce qu’elle signifie me conduisent au matériau et à la technique. Je ne peux pas aller à l’encontre, il doit en être ainsi ».
Elle cite en exemple le « portrait » de son père, Portrait 1 (père) (1990), une œuvre tridimensionnelle constituée d’un pont en bois blanc, d’un petit bateau dans une bouteille et d’une girouette. Dans un vieux carnet de croquis, elle me montre de quelle manière l’idée est née et a évolué lentement ; de quelle façon son père, qui travaillait au chantier naval de Temse, a pris forme en quelques croquis dans ces différents objets réunis qu’elle associait à lui.

© Marie Dreezen voor M Leuven

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Elle s’est inspirée de la Pittura metafisica, un mouvement pictural du début du siècle dernier, dont ont fait partie Giorgio de Chirico, Umberto Boccioni et Carlo Carrà, et qui accentuait le caractère énigmatique d’objets quotidiens. Mais elle a aussi étudié Giotto, l’un des précurseurs de la Renaissance italienne et un représentant « du silence magique de la forme et de la solidité archaïque des objets ». Pendant le processus de création, le chanteur de soul James Brown et sa célèbre phrase ‘Take ’em to the bridge’, ont aussi été une source d’inspiration.
« De Giotto à James Brown », dit-elle en riant. « C’est une étrange provenance de choses que je glane un peu partout. Il suffit que cela mûrisse assez longtemps, et soudain une telle chose apparaît. » Elle ajoute qu’il y a encore et toujours de « l’engagement social » dans son art qui aborde de thèmes d’actualité qui la préoccupent. « Mais il est plus doux, de moins en moins âpre », précise-t-elle.

© Marie Dreezen voor M Leuven
Pour de nombreux visiteur·euses de M, son exposition sera une découverte. Elle trouve cela à la fois excitant et un peu étrange. Elle est artiste depuis toute sa vie, mais elle n’a jamais pu se consacrer entièrement à sa pratique. « J’aurais bien sûr aimé le faire, mais ce n’était pas possible sur le plan financier », dit-elle. « Et si tel est le cas, il ne faut pas se retourner, mais suivre la voie choisie. J’ai toujours aimé enseigner et à présent, je suis heureuse de pouvoir à nouveau me consacrer pleinement à ma pratique. »
Il faut qu’elle achève les têtes. Après l’exposition, Bruna Hautman fera don de Dignité institutionnalisée au musée. Elle sourit : « Là, je serai tranquille en ce qui concerne le lieu. Je ne pense pas qu’il lui arrivera encore quelque chose de très fâcheux. »
Merel Bem,
Écrivaine et journaliste artistique